Préface

C’est une triste chose que la Nature parle et que le genre humain
n’écoute pas.
VICTOR HUGO

Dans l’immensité des commentaires sur l’œuvre de Darwin et de ses successeurs, le travail du père Olivier Nguyen vient apporter une note de fraîcheur. Et pourtant, ce domaine est délicat à aborder paisiblement. On se souvient de la controverse suscitée par la simple requête du cardinal Schönborn d’accepter que puisse exister une perspective différente de ce qu’il faut bien appeler le dogme darwinien. Le bienheureux pape Jean-Paul II avait – à la suite de Pie XII d’ailleurs – laissé entendre que les théories de l’évolution étaient plausibles, mais il rejetait toute approche purement matérialiste de l’apparition de l’homme. Ce qui n’empêcha pas un grand quotidien du soir de prétendre que Darwin était, comme Galilée, « enfin réhabilité »…

C’est dans un tel contexte qu’intervient la réflexion du père Nguyen. Elle se situe au-delà de la prise de position du très médiatique professeur de Harvard, Stephen Gould, qui clôt de fait toute possibilité de dialogue en instituant dans son dernier livre, Rocks of Ages : Science and Religion in the fullness of life, une séparation entre la science et la religion. Gould avance que c’est la condition sine qua non pour assurer « à chacune dignité et considération » ; et de citer Gilbert Keith Chesterton : « l’essence de chaque tableau est son cadre », autrement dit « chacun pour soi » ? C’est évidemment mieux que ce que prônait Dawkins dans The God’s Delusion – titre qui se traduit, de fait, par La maladie mentale qui s’appelle Dieu – en vilipendant la question religieuse ! Gould rappelle que cette séparation, intrinsèque au darwinisme, remonte à deux événements de la vie de Darwin et de son thuriféraire Thomas Henry Huxley qui, tous deux, perdirent un petit enfant, le premier sa petite fille et le second son fils. Le rejet de la religion à la suite d’un drame de ce type se révèle fréquent, l’interrogation douloureuse d’un Albert Camus sur la mort d’un enfant est un classique. Mais de là à en faire un argument systématique qui va conduire à une véritable schizophrénie chez certains scientifiques, il y a un ravin un peu large à franchir…

« Quant à l’aspect théologique de la question, cela m’est toujours pénible », écrivait Darwin à son ami Asa Gray le 22 mai 1860. « Je reste perplexe. Je n’avais pas l’intention d’écrire en athée. Mais j’avoue que je ne vois pas aussi clairement que d’autres, ni autant que je le voudrais les indices d’un dessein général et d’une bienveillance à notre égard. » Il ajoutait : « Croyez-vous que lorsqu’une hirondelle happe un moucheron, Dieu a fait en sorte que cette hirondelle-là happe ce moucheron-là à ce moment-là ? Ce que je crois pour ma part, c’est que l’homme et le moucheron sont dans la même situation. Si ni la mort de l’homme, ni celle du moucheron n’étaient voulues, je ne vois aucune bonne raison de penser que leur première naissance ou création aurait nécessairement dû l’être. »

Avec de tels a priori, il n’est pas étonnant que le dialogue science religion ne fasse pas long feu ! Loin de donner raison aux créationnistes américains, le père Nguyen pose la vraie question qui taraude toute la théorie de l’évolution : la stabilité des espèces. Et c’est là que l’on doit rendre hommage à son travail transversal, tout à fait dans la requête d’un Edgar Morin. Tous les domaines viennent apporter leur éclairage : linguistique, paléontologie, biologie, philosophie, théologie, et même la perspective mystique. On retrouve ainsi avec bonheur la grande tradition médiévale de l’ordre des disciplines, chacune éclairant l’autre avec au sommet la théologie, c’est-à-dire le contraire de ce que préconisait Auguste Comte qui continue, telle la statue du commandeur, à surveiller les entrées de la Sorbonne sur la place du même nom !

Évidemment le coeur du raisonnement du père Nguyen se situe au niveau biologique, et la quantité d’informations que l’on trouve au fil des pages est impressionnante, tant au niveau de la macro-évolution qu’à celui de la micro-évolution, avec pour la première les découvertes récentes des « taxons Lazare », dont le cœlacanthe est un représentant, et pour la seconde les derniers résultats de la génétique qui amènent à s’interroger sur les gènes qui président à la constitution de la main, cette main dont Grégoire de Nysse disait qu’elle a permis le sourire de l’homme et la parole.

Ce travail ne laisse pas de poser la question du « miracle » de la vie. Mystère qui taraude les scientifiques et suscite ces légitimes recherches sur le vivant. Mais certains les poursuivent souvent avec le secret espoir de se substituer au Créateur : en refusant avec arrogance toute adoration – cette logikê latréïa [1] de qui reconnaît la merveille qu’il est et sa divine origine –, ils s’interdisent l’espérance de pouvoir un jour contempler Celui qui leur a donné cette âme spirituelle et immortelle ! Le mystère de la vie est connexe à celui de la Création ou de l’origine du monde au sujet de laquelle la théorie du Big Bang pose autant de questions qu’elle en résout. Enfin, la « paléopoésie » qui enveloppe l’avènement de l’espèce humaine apparaît aussi comme un symptôme de cette volonté d’imposer un matérialisme stérilisant et même angoissant ; songeons à Monod et ses phrases glacées sur l’apparition de l’homme, philosophie nihiliste dont on ne peut se débarrasser que par un délire nietzschéen…

Le travail du père Nguyen ne manquera pas de susciter des controverses mais, en ces temps du « politiquement correct », on a besoin d’être emmené au large, là où les vents vous font respirer autrement et ouvrent votre intelligence à une réflexion qui devrait toujours déboucher – et c’est le mérite de ce livre de nous le rappeler – sur une contemplation s’épanouissant en une action de grâce. Tout ceci s’inscrit dans la grande tradition telle que l’on peut la trouver chez saint Augustin, qui nous parle de « ce Dieu, principe de toute règle, de toute beauté, de tout ordre; qui donne à tout le nombre, le poids et la mesure; de qui dérive toute production naturelle, quels qu’en soient le genre et le prix : les semences des formes, les formes des semences, le mouvement des semences et des formes; ce Dieu qui a créé la chair avec sa beauté, sa vigueur, sa fécondité, la disposition de ses organes et la concorde salutaire de ses éléments; qui a donné à l’âme animale la mémoire, les sens et l’appétit, et à l’âme raisonnable la pensée, l’intelligence et la volonté; ce Dieu qui n’a laissé aucune de ses œuvres, je ne dis pas le ciel et la terre, je ne dis pas les anges et les hommes, mais les organes du plus petit et du plus vil des animaux, la plume d’un oiseau, la moindre fleur des champs, une feuille d’arbre, sans y établir la convenance des parties, l’harmonie et la paix ; je demande s’il est croyable que ce Dieu ait souffert que les empires de la terre, leurs dominations et leurs servitudes, restassent étrangers aux lois de sa providence ? ». Et c’est aux scientifiques de nous éveiller à cette Création en révélant la beauté cachée.

Jacques Vauthier

Ancien directeur de l’unité de formation et de recherche de mathématiques
pures et ancien chargé de cours de philosophie des sciences à l’université Paris VI.


[1] Cette « science » de l’adoration, en grec.