Introduction

Depuis une dizaine d’années, les résultats de la recherche génétique remettent chaque jour davantage en question la théorie de Darwin, relançant ainsi le débat sur le statut des espèces. En premier lieu, le constat d’une omniprésence de la complexité génétique dans le monde vivant, et ce dès le plus petit organisme, met à mal l’idée de chaîne évolutive allant des êtres les plus simples vers les plus compliqués. D’autre part, la récente découverte des génomes de différentes espèces vient confirmer le caractère unique et séparé de chacune, sa profonde intégrité.

Enfin, il est définitivement attesté que l’idée forte de Darwin [1], celle d’une poussée sélective qui pourrait éventuellement expliquer un impact sur la constitution du vivant, ne tient pas à l’épreuve du réel : une telle poussée ne saurait avoir de prise efficace sur la constitution d’une structure génétique déterminante [2]. Il faut évacuer complètement l’idée de gène comme unité de sélection. En effet, il ne saurait y avoir, de manière isolée et en raison d’une poussée sélective particulière, de croissance de mains, de pieds, d’yeux ou d’un quelconque organe, tout simplement parce qu’il n’existe pas de gènes ni des mains, ni des pieds, ni des yeux. La structure génomique apparaît essentiellement comme un réservoir d’informations pour déterminer des propriétés mineures de structures organiques déjà existantes ou en voie de formation, et non comme une source absolue capable de les générer.

S’intéresser aujourd’hui au statut des espèces semble d’autant plus légitime que la très grande majorité des hommes de science et des philosophes, depuis le IVe siècle avant Jésus-Christ et jusqu’au milieu du XIXe siècle, avait sur celui-ci une position très claire et constante, position que confirme le bon sens. Peut-on balayer d’un revers de main deux mille cinq cent ans de constante appréciation philosophique et scientifique au sens large, et oublier que le statut des espèces n’a jamais été considéré comme l’apanage des seuls biologistes ? Peut-on faire fi par ailleurs d’un sens commun toujours en vigueur ?

Ces hommes de science considéraient les espèces animales et végétales comme des classes d’êtres vivants, stables et reconnaissables entre toutes. Cette stabilité englobait à leurs yeux trois dimensions complémentaires : tout d’abord, un aspect que nous pourrions appeler « horizontal », selon lequel, clairement, un chat engendrait un chat, un chien un chien, un chêne un chêne. La pérennité de l’espèce était à la fois quelque chose d’évident, tenant du bon sens, mais en même temps une réalité profondément étonnante. Si les individus d’une espèce mourraient effectivement, les observateurs constataient que l’espèce, comme dotée de propriétés particulières, ne s’éteignait pas et demeurait identique à elle-même, comme éternelle.

Cette stabilité avait aussi une dimension « verticale » : Aristote fut le premier à comprendre l’espèce vivante comme un dynamisme propre et unique, déterminant un ensemble d’individus et s’exprimant par des caractéristiques intérieures et extérieures spécifiques. Pour lui, chaque espèce vivante était un puits de spécificités, d’activités uniques, et ne pouvait tirer son originalité que d’un fondement stable. La détermination extérieure de chaque espèce était donc pour le philosophe l’écho de cette stabilité « verticale ». Enfin, les scientifiques affirmaient une stabilité en quelque sorte « transversale » : en remarquant une diversité toujours plus profonde entre les espèces – tant sur le plan de leur morphologie que sur celui de leur activité –, en notant leur grande complémentarité, ces hommes de science comprenaient d’autant mieux la spécificité de chacune, sa détermination unique, sa nécessaire stabilité [3] […].


[1] En soi, Darwin dirait que le vivant s’autostructure indirectement. Mais en soumettant sa constitution à une sélection par le milieu, il reste dépendant de l’idée de poussée sélective introduite par Lamarck (cf. chapitre I, parag. 4).
[2] En ceci Robert DAWKINS se trompait dans Le Gène égoïste (Odile Jacob, Paris, 2003). Il est vrai que des contraintes peuvent « sélectionner » le contenu de l’information présente dans un gène, mais non la structure du gène elle même.
[3] Ce constat semble confirmé par les récentes découvertes concernant la place omniprésente des phénomènes symbiotiques dans le vivant – la symbiose désignant l’association durable entre deux ou plusieurs organismes et profitable à chacun d’eux (selon la définition du Centre National de Ressources Textuelles et Linguistiques).