Chapitre V – STABILITÉ DES ESPÈCES DU POINT DE VUE DE L’HISTOIRE NATURELLE

Certaines espèces que l’on pensait disparues, fossilisées à jamais, furent récemment retrouvées vivantes grâce à des appareils de mesure précis ou des sous-marins ; leur découverte se révéla tellement étonnante pour la communauté scientifique qu’elle les baptisa du nom générique de taxon « Lazare », en référence au passage de l’Évangile dans lequel Jésus aurait rendu la vie à son ami du même nom. La possibilité de retrouver de tels individus confirme le fait que certaines espèces n’ont jamais évolué dans leur structure de base sur des millions d’années. Cette réalité entraîne de facto un questionnement pour l’intelligence qui la confronte nécessairement à la théorie de l’évolution.

Pourquoi certaines espèces auraient-elles évolué et d’autres pas ? Comment tenir au rang de principe le phénomène d’évolution s’il doit s’appliquer de façon si aléatoire ? Comment le verrait-on, en effet, selon les cas, agir de façon très précise sur la formation continue de vivants sur des millions d’années ou bien rester totalement inopérant auprès d’êtres semblables qui demeurent, eux, stables, sur une échelle de temps encore plus grande ? Comment ce qui est à ce point moteur peut-il tout d’un coup ne plus l’être du tout selon tel ou tel cas ?

Il apparaît curieux de pouvoir aujourd’hui se trouver en présence d’espèces extrêmement compliquées, qui n’ont jamais évolué depuis des millions d’années – ce dont on peut être certain –, et en même temps face à d’autres, pas plus perfectionnées, qui seraient pourtant le fruit d’un processus transformant, en cours depuis des millions d’années. De deux choses l’une : soit le phénomène d’évolution constitue un principe prégnant et il doit par conséquent s’exercer indifféremment sur tout le domaine animal et végétal dans l’ensemble du passé, du présent et du futur ; soit il n’est pas de l’ordre du principe et il ne peut alors justifier la diversité actuelle du monde du vivant.

Le premier cas survenu, appelé rétrospectivement « taxon Lazare », fut celui, découvert en 1938, du cœlacanthe, poisson que l’on pensait disparu depuis la fin du Crétacé, il y a deux cents millions d’années. Responsable de l’Institut de surveillance des espèces marines de l’époque, Marjorie Courtenay-Latimer fut prise au dépourvu lorsqu’un explorateur, du large de Madagascar, lui rapporta ce poisson qui était alors connu des pêcheurs locaux mais non recensé par la communauté scientifique. Elle s’aperçut assez rapidement qu’il correspondait à une espèce fossile déjà répertoriée sous le nom de cœlacanthe. Le phénomène constitue depuis une réelle source d’interrogation au sein du grand système de l’évolution. À ce jour, plusieurs dizaines d’espèces que l’on croyait disparues ont déjà été retracées. […]