Chapitre IV – STABILITÉ DES ESPÈCES DU POINT DE VUE DE LA BIOPHILOSOPHIE

On peut appeler biophilosophie la science qui étudie philosophiquement les processus du vivant. Il s’agit d’une expression peu connue mais utilisée par des savants pour nommer le cadre d’analyse des principes du vivant ; en effet, ces principes fondamentaux ne peuvent s’exprimer sous forme mathématique ou mécanique mais se présentent comme des propositions rationnelles.

Ainsi que nous l’avons précisé dans notre introduction, cette science a une valeur épistémologique et une efficacité réelles. C’est d’ailleurs la redécouverte d’une de ces propositions – la notion de finalité présente au sein du vivant – qui a permis à l’inventeur de la médecine expérimentale, Claude Bernard [1], d’identifier le phénomène d’« homéostasie » existant chez les mammifères : la constance de leur température malgré la variabilité des conditions extérieures.

C’est également grâce à elle que le médecin Bichat [2] a pu affirmer avoir isolé les vingt et une sortes de tissus qui composent l’être humain.

Laissons parler Claude Bernard : « Le physiologiste et le médecin ne doivent donc jamais oublier que l’être vivant forme un organisme et une individualité. Le physicien et le chimiste, ne pouvant se placer en dehors de l’univers, étudient les corps et les phénomènes isolément pour eux-mêmes, sans être obligés de les rapporter nécessairement à l’ensemble de la nature. Mais le physiologiste, se trouvant au contraire placé en dehors de l’organisme animal dont il voit l’ensemble, doit tenir compte de l’harmonie de cet ensemble en même temps qu’il cherche à pénétrer dans son intérieur pour comprendre le mécanisme de chacune de ses parties. De là il résulte que le physicien et le chimiste peuvent repousser toute idée de causes finales dans les faits qu’ils observent ; tandis que le physiologiste est porté à admettre une finalité harmonique et préétablie dans le corps organisé dont toutes les actions partielles sont solidaires et génératrices les unes des autres. Il faut donc bien savoir que, si l’on décompose l’organisme vivant en isolant ses diverses parties, ce n’est que pour la facilité de l’analyse expérimentale, et non point pour les concevoir séparément. En effet, quand on veut donner à une propriété physiologique sa valeur et sa véritable signification, il faut toujours la rapporter à l’ensemble et ne tirer de conclusion définitive que relativement à ses effets dans cet ensemble [3]. » […]


[1] Claude BERNARD (1813-1878).
[2] Marie François Xavier BICHAT (1771-1802).
[3] BERNARD (Claude), Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Flammarion, 1865, part. II, chap. II, parag. 1.