Chapitre III – STABILITÉ DES ESPÈCES DU POINT DE VUE DE LA GÉNÉTIQUE

Les pages de ce chapitre n’auraient jamais pu être écrites il y a dix ans ou même moins encore. Elles bénéficient de ce que l’on peut appeler la « revanche du nombre ». À partir du XVIIIe siècle, conséquemment à l’avènement du cartésianisme, l’homme s’est mis à considérer le « nombre » – et la démonstration mathématique qui s’ensuit – comme le moyen le plus absolu pour lire l’ensemble de la réalité. Était seul digne de vérité ce qui était démontré par le nombre.

La physique est ainsi devenue la science la plus respectable au détriment d’autres disciplines qui, jusqu’au XVIIIe siècle, étaient considérées comme scientifiques. Entre Aristote et Descartes, le nombre était reconnu dans sa puissance d’analyse, mais ne constituait qu’une catégorie métaphysique ; la science ne pouvait faire l’économie d’autres critères d’étude tel celui de la qualité. En exaltant le nombre, Descartes a entraîné l’homme sur une voie de progrès technique sans précédent et qu’il faut reconnaître dans toute sa valeur. Mais il a aussi contribué à lui faire perdre une capacité de regarder le monde différemment.

La « revanche du nombre » s’inscrit dans le fait que le nombre, aujourd’hui, du haut de son formidable pouvoir porté aux nues par la révolution numérique, invite lui-même à retrouver cette capacité de regarder le monde autrement : pas seulement comme une juxtaposition de petites entités « numérisables », mais comme un lieu où se manifestent des unités, de la beauté, de la qualité, des idées.

La quantité aujourd’hui oriente vers la qualité. Comme jamais auparavant, tel un prophète voulant délivrer un message, le « nombre du XXIe siècle » invite l’homme à envisager différemment le monde du vivant. Il le pousse à admettre l’absolue complexité de toute forme animée : sa structure unique, son organisation extrêmement élaborée, ses potentialités insoupçonnées, sa nature mystérieuse qui reste à percer toujours davantage.

Il lui permet de découvrir davantage les mécanismes génétiques mais aussi la limite de leur pouvoir d’explication. Il l’invite à s’interroger sur la signification de la présence de formes ultra-belles dans l’infiniment petit du vivant, dont la pure causalité matérielle ne peut être l’origine, étant donné leur complexité. Il lui suggère de reconnaître combien toute forme vivante semble fondée sur elle-même, possédant dès lors des lois d’invariance. Comme nous allons le voir, les résultats des recherches génétiques actuelles, par le pouvoir du nombre et de la mesure, ont plutôt tendance à étayer la thèse de la stabilité des espèces. […]