Chapitre II – ÉTUDE ÉTYMOLOGIQUE DES MOTS ESPÈCE ET STABLE

Le travail de ce second chapitre consiste à montrer comment une étude étymologique des mots espèce et stable peut aider à en préciser les sens. Cette recherche permettra dès lors de cerner la signification profonde de la réalité espèce, au sens de classe d’êtres vivants. Elle fournira alors certaines clés de compréhension d’un possible rapprochement entre ces deux mots.

Il convient de préciser maintenant ce qu’est une étude étymologique [1]. Son sens le plus fondamental apparaît chez les penseurs de l’Antiquité et chez Isidore de Séville, grand étymologiste du VIIIe siècle, célèbre jusqu’à la Renaissance pour la qualité de son travail : l’étymologie est la recherche du vrai sens d’un mot – et donc souvent de celui de la réalité qu’il désigne – à partir de la composition de ce mot. Pour les Anciens, cette manière de procéder constitue une recherche proprement « scientifique » du sens d’un mot. C’est ce qu’indique la structure même du terme étymologie composé du grec etumos, qui signifie « vrai », et de logos, mot désignant la science. Dans l’Antiquité, l’étymologie est donc la science du vrai sens d’un mot, elle possède une véritable portée scientifique. Pour ces penseurs, d’une certaine manière, toute science commence par l’étude des mots eux-mêmes, avec toujours un horizon de sens à recevoir.

À la fin du Moyen Âge, l’étymologie glisse vers la linguistique et se détache de la portée philosophique qu’elle avait. Petit à petit, avec un saut significatif pendant la Renaissance, elle prend alors un sens historique en se préoccupant uniquement de la filiation dans le temps des différentes structures de ce mot. Elle perd son rôle premier de mise en évidence d’un sens à recevoir, en se focalisant de plus en plus sur des rapprochements phonétiques en vue de comprendre la construction historique de la forme du mot. Elle se détache ainsi progressivement des réalités désignées par les mots pour n’en plus voir que l’aspect linguistique. […]

Depuis une centaine d’années cependant, une prise de conscience s’opère : la recherche historique de la construction du mot semble ne pas suffire pour en comprendre l’origine, si bien qu’est redécouvert le sens plus originel de l’étymologie. Au début du XXe siècle, dans La Faillite de l’étymologie phonétique, Gilliéron réagit contre une dérive trop historique en laissant de la place à une étymologie géographique. De son côté, Schuchardt cherchera à réconcilier les mots et les choses en initiant la méthode Wörter und Sachen [2]. Aujourd’hui, une place et une légitimité sont redonnées à une étymologie structurelle, philosophique, capable de scruter les mots pour en extraire le sens véritable. C’est dans ce cadre de la nature profonde de l’étymologie que nous chercherons donc à mieux saisir le sens du mot espèce, et ainsi à mieux cerner la réalité désignée par le mot espèce au sens de classes d’êtres vivants. Enfin sera mieux comprise la signification véritable de l’adjectif stable. […]


[1] Cf. l’article « Étymologie » de Paul ZUMTHOR dans l’Encyclopædia Universalis.
[2] Pour Schuchardt, l’aspect linguistique de l’étymologie ne suffit pas : la linguistique n’est qu’une partie de la recherche sur les cultures car l’histoire des mots est intimement liée à l’histoire des choses et réciproquement.